Il fut un temps
où les cadres venus d'ailleurs étaient, dans notre pays, de véritables VIP. Au
milieu des années 90, les directeurs étrangers gagnaient ici beaucoup d’argent,
mangeaient dans des restaurants chers et faisaient des carrières à vous donner
le vertige. La Russie a-t-elle toujours besoin de cadres étrangers et qu’est-ce
qui distingue les modèles russe et « occidental » de gestion ? Pour répondre à
cette question, nous nous sommes adressés à des agences de recrutement de
cadres de haut niveau.
Les
pionniers
« La première vague
d’arrivée de top managers étrangers a commencé en 1992, avec l’arrivée sur le
marché d’entreprises « missionnaires » : Procter & Gamble, Mars et
d’autres, se souvient Elmira Mikhaïlova, directrice pour la communication
corporate de l’agence Rosekspert. Ils restaient en groupes, allaient tous dans
le même magasin, organisaient des shoppings collectifs en Finlande (ils
revenaient les coffres de voiture pleins de toutes sortes de nourriture et de
boissons pour plusieurs familles, étant donné qu’à Moscou, il faisait faim, et
que personne n’avait encore entendu parler des yaourts). Ceux qui étaient là en
famille rencontraient des difficultés avec les écoles et les jardins d’enfants,
avec les médecins, surtout les dentistes. Mais ils aimaient la Russie.
»
Leur lieu de divertissement
préféré était le club Hungry Duck. Si c’est aujourd’hui une discothèque de rang
moyen, c’était, dans les années 90, un endroit complètement fou où se
réunissaient les étrangers. « Ils y passaient du bon temps. À boire et à danser
sur le bar. Presque tous vivaient à Park Place (un hôtel du sud-ouest de
Moscou, ndlr) et travaillaient au Centre de commerce international. Parce qu’il
n’y avait pas d’autres centres d’affaires. »
Les « premiers » étrangers
ont dû apprendre à leurs disciples russes absolument tout : de la terminologie
et des manières de se vêtir jusqu’à la bonne façon de mener des négociations.
Dans les lettres qu’ils envoyaient à leurs proches, ils racontaient qu’on ne
croisait pas d’ours dans les rues de Moscou, que les Russes ne passaient pas
tout leur temps à boire de la vodka, et que quelques-uns savaient même parler
anglais. Mais qu’est-ce qui attirait ces gens en Russie ?
« Les uns étaient mûs par
le goût de l’héroïsme et du danger. Je vois encore les employés du Centre de
commerce international poser fièrement pour la photo devant les murs de leurs
bureaux recouverts des impacts de balles datant du putsch de l’automne 1993.
D’autres aimaient l’accueil que leur faisaient les Moscovites : les étrangers
étaient tout simplement adorés, les filles les poursuivaient, le coût de la vie
était moindre. Pour d’autres encore, c’était une étape importante de leur
carrière (vous avez relevé le capitalisme en Russie?!). Enfin, certains se
réjouissaient sincèrement de participer à la fondation de quelque chose
d'absolument nouveau et de presque incroyable (« avant moi, ils ne savaient pas
ce qu’était une serviette hygiénique ! ») », raconte Elmira.
En 1996-1997 vient le temps
de l’investissement actif des compagnies étrangères en Russie. De nouveaux
réseaux de distribution et de détail ouvrent, le marché explose de projets
spectaculaires. À cette période, poursuit Elmira, sont arrivés en Russie « des
managers moins sentimentaux et moins aventuriers, mais totalement
professionnels et souvent plus concentrés sur des tâches précises. Ils vivaient
dans des conditions plus habituelles pour nous, mangeaient de la nourriture
plus ordinaire. Le peuple russe les aimait déjà moins, mais a continué, avec
joie, d’acquérir une expérience professionnelle. »
Volte-face
La crise de l’année 1998 a
« chassé » du pays des centaines d’étrangers. D’autre part, les cadres
étrangers ont peu à peu cessé d’être considérés comme des « vaches sacrées »,
des personnes extraordinaires de qui dépendait le succès sur le marché. Les
entreprises étrangères se sont mises à embaucher des Russes à des postes de
responsabilité qui, auparavant, étaient réservés aux étrangers et, au début des
années 2000, les statuts professionnels des directeurs russes et étrangers
étaient devenus comparables.
«Aujourd'hui, peu sont ceux
qui s’intéressent à la nationalité du cadre, la question n’est plus de savoir
s’il est Russe ou étranger. Les entreprises recherchent des personnes disposant
d’un large panel d’acquis, d’expériences et de savoirs qu’elles ne trouvent pas
en leur sein, précise Daniil Rybak, partenaire associé chez Pynes &
Moerner. Si un cadre russe possède ces compétences, il sera embauché.
Et cela évite beaucoup de difficultés liées à la langue et à la culture. En
revanche –mais c’est un autre problème –, la Russie manque de compétences. Par
exemple, dans la métallurgie ou dans l’industrie minière, les technologies
utilisées dans notre pays sont largement désuètes. Et les entreprises qui
veulent passer à des technologies nouvelles doivent faire venir des gens
d’Europe, d’Australie, du Canada ou d’Afrique du Sud. C’est la situation qui
prévaut notamment dans la sphère des télécommunications et dans la production
automobile. »
Parallèlement – et malgré
l’équivalence professionnelle entre Russes et étrangers –, les « envahisseurs»
continuent, pour l’instant, de gagner plus que les cadres russes. La dernière
crise a un peu corrigé le niveau des salaires, mais la situation n’a pas changé
en profondeur.
« Il existe ce qu’on
appelle le « paquet expat », qui inclut les frais de logement, de voyage dans
le pays d'origine, l’assurance vie et des primes en plus. C’est pour ça que les
revenus d’un spécialiste invité sont plus importants que ceux d’un directeur
russe, précise Daniil. La situation a évolué ces dernières années. On a vu
apparaître une large catégorie de spécialistes russes, dont les revenus de
compensation sont comparables à ceux des étrangers. Et, avec la crise, beaucoup
d’entreprises russes ont commencé de se passer des étrangers, parce qu’il
revient beaucoup moins cher d’employer des cadres locaux. »
Eux et
nous
Les spécialistes étrangers
se distinguent par leur croyance dans leur « mission ». « Quand nous avons
interrogé les cadres étrangers sur la raison de leur venue en Russie, nous
avons reçu une réponse surprenante : pour contribuer au « renversement » de
l’autoritarisme et au passage à la démocratie et à l’égalité des droits. La
tâche principale des expats est de détruire le style dictatorial de direction,
d’intégrer les employés à la gestion », écrivent les auteurs d’une enquête
récemment menée par Amrop Hever Group, l’École européenne de management ESMT et
la revue Harvard Business Review – Russia.
« En Russie, on respecte
fortement le patron. Il doit obligatoirement avoir un bureau séparé, avec un
fauteuil spécial, en cuir, et une grande table de travail. C’est très
important, jusqu’aujourd’hui ». L’avis de ce cadre étranger sur le style de
gestion à la russe est en réalité, comme le montrent les résultats de l’enquête
précitée, partagé par de nombreux étrangers.
« Dans la pratique, en
Russie, ni le modèle démocratique, ni le modèle autoritaire n’apparaissent
efficaces à 100 %, analyse Anton Storojenko, partenaire chez Amrop KBS
International SA. Les cadres étrangers qui ont le mieux réussi chez nous sont
ceux qui ont associé des éléments de ces deux modèles. Ce sont les
ressortissants d’Europe de l’Est qui y sont arrivés le mieux. »
Le
futur
Les chasseurs de têtes sont
unanimes : l’avenir sera radieux pour les cadres russes « là-bas » et « ici »
et, pour les cadres étrangers, « ici ». Selon Daniil Rybak, les gens qui « sont
parvenus à obtenir quelque chose dans ce pays, non seulement sont
concurrentiels, mais devancent, pour de nombreuses raisons, leurs homologues
occidentaux. L’Occident, dans les années 70-80, vivait une période totalement
stable, à l’exact opposé de la Russie. Ici, tout était agité, tout changeait,
une crise remplacait l’autre. Les cadres devaient résoudre des difficultés
uniques, nouvelles. » L’Europe a-t-elle besoin de spécialistes russes
actuellement ? Les cadres russes de deuxième et troisième niveau sont déjà
plutôt bien installés en Europe, mais on n’y croise pas de dirigeants de top
niveau. Alexandre Isossimov, responsable de la représentation européenne du
groupe Mars fait, pour l’instant, figure d’exception. En ce qui concerne les
étrangers, la Russie – au même titre que le Brésil, l’Inde ou la Chine –
restera encore longtemps pour eux un lieu offrant de grandes perspectives de
développement de leurs acquis professionnels.